mardi 21 juin 2011

8 - Etude d'un tableau de Michel Corneille

Etude d’un tableau de Michel Corneille (1601/02-1664) « Esaü vendant son droit d’aînesse à Jacob »
Par Jean-Louis Gautreau

Lorsqu’il m’arrive d’accompagner des amis, pour leur faire visiter le musée des Beaux-Arts d’Orléans, j’aime m’attarder un peu plus longuement devant un tableau de Michel Corneille intitulé : « Esaü vendant son droit d’aînesse à Jacob », pour en faire un commentaire plus détaillé.

Quelques informations générales sur l’histoire du tableau
Ce tableau a appartenu à Aignan-Thomas Desfriches (1715-1800) célèbre commerçant et collectionneur orléanais.
En 1774, le tableau est signalé comme faisant partie des collections de M. Desfriches, qui estimait ce tableau à 50 F. Sa fille, Mme de Limay en a fait don au musée d’Orléans en avril 1825. Peint sur toile, ses dimensions sont les suivantes : 1,15 x 1,26 m.

Le nom de Michel Corneille a eu du mal à être reconnu comme étant l’auteur de cette toile. « En dépit de la signature, […] l’attribution à Corneille mit du temps à s’imposer. […] Il est donc probable que Corneille peignit ce tableau avant de rentrer dans l’atelier de Simon Vouet, et la provenance de l’œuvre pourrait suggérer qu’il le fit à Orléans. »
Corneille avait environ 28 ans quand il a peint ce tableau. On peut considérer qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse, car son style va évoluer de façon spectaculaire après son entrée dans l’atelier de Vouet où il subira l’influence de la peinture italienne.

Vouet est rentré à Paris en 1627. Bien que daté de 1630, on ne sent pas encore l’influence de Vouet dans le tableau de Corneille qui nous intéresse. Il suffit de le comparer à un autre, conservé au musée d’Orléans, peint également par Corneille : « St François-Xavier en oraison devant la Vierge et l’Enfant ». Cette toile, aux dimensions beaucoup plus importantes, adopte une composition très conventionnelle ; mais le traitement des personnages et la maîtrise des détails (le magnifique surplis du saint), dénoncent l’influence de la peinture romaine. Daté du début des années 1640, le second tableau témoigne des changements qui sont intervenus dans la vie de Michel Corneille : il est entré dans l’atelier de Simon Vouet (Premier Peintre du roi), il a épousé sa nièce, et a reçu des commandes importantes.

Quelques éléments biographiques
Vers 1603 – Naissance de Michel Corneille à Orléans. Selon une source, il serait mort à l’âge de 61 ans en 1664, mais d’autres sources situent l’évènement en 1601 ou 1602.
1630 – Il peint « Esaü et Jacob » », première œuvre connue.
1635 – Il devient un collaborateur proche de Simon Vouet.
4 février 1636 – Mariage de Michel Corneille avec Marguerite Grégoire (nièce de Simon Vouet), en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.
1636 – Michel Corneille reçoit un traitement des Bâtiments du roi, ce qui en fait un peintre ordinaire du roi.
1644 – Michel Corneille peint le May de ND de Paris : « St Paul et St Barnabé déchirant leurs vêtements parce que les habitants de Lystres veulent leur sacrifier comme à des dieux ».(musée d’Arras)
1648 – Corneille participe à la fondation de l’Académie royale de peinture et de sculpture, dont il devient l’un des 12 « anciens », ou membres fondateurs. Sa présence aux assemblées sera régulière et fréquente.
1658 – Michel Corneille expose son second May à ND de Paris : « Saint Pierre baptisant le centurion Corneille ». (Eglise St Pierre à Toulouse)
1661 – Michel Corneille peint pour les Capucins de Beaugency une « Assomption », présentée aujourd’hui dans l’église St Pierre de Beaugency.
14 juin 1664 – Obsèques de Michel Corneille en l’église Saint-Eustache. Il est inhumé au cimetière des Saints-Innocents.
Dans le catalogue de l’œuvre peint de Michel Corneille, publié à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue au musée d’Orléans, il est précisé que le corpus est réduit à une trentaine de tableaux.

Jacob et Esaü
Le récit biblique illustre le thème de la rivalité entre jumeaux. Ils sont les premiers jumeaux de la Bible. Selon les critères de la Bible, l’aîné est le premier-né. Esaü réussit à venir au monde le premier, mais Jacob essaie de le retenir par le talon, d’où le nom de Jacob (Ageb signifie talon en hébreu).

Bien que jumeaux, tout distingue les deux frères dont la rivalité est encouragée par leurs parents : Esaü est soutenu par son père, tandis que Jacob est protégé par sa mère ; l’un est roux et velu ; l’autre est brun et glabre ; l’un est un homme d’action, l’autre est plutôt casanier.

Le sujet du tableau, très rarement traité dans la peinture française, semble cependant avoir sa source dans une gravure conservée à la Bibliothèque nationale de France.
Le sujet est tiré de la Genèse : (chapitre 25 – versets 24 et suivants)

Et les jours où elle devait enfanter s’accomplirent, et voici, il y avait des jumeaux dans son ventre. Et le premier sortit, roux, tout entier comme un morceau de poil ; et ils appelèrent son nom Esaü (velu). Et ensuite sortit son frère, et sa main tenait le talon d’Esaü ; et on appela son nom Jacob (qui tient par le talon). […] Et les enfants grandirent : et Esaü était un homme habile à la chasse, un homme des champs ; et Jacob était un homme simple, qui habitait les tentes. Et Isaac aimait Esaü, car le gibier était sa viande ; mais Rebecca aimait Jacob. Et Jacob cuisait un potage ; et Esaü arriva des champs, et il était las. Et Esaü dit à Jacob : Laisse-moi je te prie, avaler du roux, de ce roux-là ; car je suis las. […] Et Jacob dit : Vends-moi aujourd’hui ton droit d’aînesse. Et Esaü dit : Voici, je m’en vais mourir ; et de quoi me sert le droit d’aînesse ? Et Jacob dit : Jure-moi aujourd’hui. Et il lui jura, et vendit son droit d’aînesse à Jacob. Et Jacob donna à Esaü du pain et du potage de lentilles ; et il mangea et but, et se leva, et s’en alla ; et Esaü méprisa son droit d’aînesse. […]

Dans le texte biblique, cette dernière phrase est une condamnation implicite du comportement d’Esaü. Ce dernier n’est pas digne de la responsabilité que constitue son droit d’aînesse puisqu’il l’a vendu pour un plat de lentilles.

Descriptif succinct du tableau
La pièce où se déroule la scène révèle par de nombreux détails une certaine aisance des propriétaires. Dans cet intérieur cossu, les deux personnages principaux attirent l’œil pour des raisons différentes. Le premier personnage que nous remarquons est Esaü. Debout, face à nous, il porte une très élégante et assez extravagante tenue de chasseur. Il est accompagné de son chien qui observe la scène.
Jacob, assis sur un tabouret devant la cheminée, nous tourne le dos. Dans sa main gauche, il tient une écuelle qu’il vient de remplir avec le contenu du chaudron de cuivre qui est à ses pieds. Ses vêtements sont négligés, sa chemise a glissé et laisse voir son dos à demi dénudé.
Par la porte ouverte nous découvrons un beau paysage ensoleillé qui donne de la profondeur à la toile.
Sur la table, une nature morte, à valeur nettement symbolique, nous rappelle que le sujet est religieux : une miche de pain, un verre de vin, et un couteau, sont posés sur une nappe blanche.
Remarquons aussi l’abondante vaisselle de cuivre et d’étain accumulée sur les étagères fixées au mur du fond. Quant au décor architectural de la pièce, il est assez surprenant par son côté monumental : l’imposant manteau de cheminée à volutes, et le fronton triangulaire qui surmonte la porte, sont représentatifs du style classique en vogue au début du XVIIe siècle en France.

Commentaires
L’élégante tenue « à la romaine » portée par Esaü, n’est nullement une tenue de chasse habituelle au XVIIe s., ses ornements font plutôt penser à certaines sculptures antiques. Si la tunique rappelle l’époque romaine, le joli bonnet à plume blanche est une note plus contemporaine. L’artiste a-t-il voulu insister sur le côté « Fashion victim » d’Esaü afin de montrer son caractère superficiel, alors que Jacob apparaît simple, modeste et raisonnable ? Dans ce tableau, les parties fortement éclairées contrastent fortement avec les autres zones de la toile. Cette dramatisation de la scène dénote de façon évidente l’influence caravagesque. C’est pourquoi il est intéressant d’étudier les sources de lumière.
Deux sources lumineuses sont nettement apparentes : l’une provient du foyer, l’autre de la porte ouverte.
Nous pouvons admettre qu’Esaü ainsi que certaines parties du corps de Jacob sont éclairés par le feu provenant de la cheminée.
Mais ces deux sources de lumière sont tout à fait insuffisantes pour expliquer les zones éclairées du tableau. D’où provient la lumière qui éclaire avec tant d’intensité le dos nu et le bras droit de Jacob ? D’où provient la lumière qui éclaire le dessus de la table recouverte d’une nappe blanche ? Observons l’ombre portée de la miche de pain : cette ombre courte, au contour très précis, ne peut provenir de la lumière émise par le foyer.
Il y a donc une autre source lumineuse, et cette forte lumière paraît venir de la gauche de la scène. Plus précisément, la lumière semble provenir de l’angle supérieur gauche du tableau. Or, traditionnellement, la lumière qui vient d’en haut, dans un tableau à sujet religieux est bien connue : il s’agit de la lumière divine. N’est-ce pas le cas ici ?

Nous remarquons aisément la construction pyramidale du sujet central, la plume blanche d’Esaü indique le sommet de la composition, le chat et la nappe correspondent aux deux extrémités de la base. Esaü se trouve à peu près sur une verticale virtuelle tracée au tiers droit du tableau. Le bras droit d’Esaü se trouve sur la grande diagonale qui relie l’angle supérieur droit du tableau et l’angle inférieur gauche. En poursuivant ces observations, il serait sans doute possible de reconstituer ainsi la « géométrie secrète » du tableau, construction préalable que l’artiste avait très probablement établie.

Quelques mots sur les couleurs. Nous remarquons immédiatement que l’artiste a utilisé deux couleurs complémentaires pour les vêtements de Jacob : le vert et le rouge. Pour ceux d’Esaü, deux autres couleurs complémentaires sont mises en œuvre : le jaune d’or, et deux tons de violet. Remarquons l’importance accordée à deux surfaces blanches : la chemise et la nappe.
La maîtrise de certaines parties du tableau rend d’autant plus étonnant les quelques maladresses qui sautent aux yeux. La torsion du buste de Jacob ne semble guère naturelle. Quant au dos dénudé, on se demande bien pourquoi il est vêtu, ou plutôt dévêtu de cette façon…
On sait que les mains sont les plus difficiles à dessiner ou à peindre. Celles d’Esaü ne sont pas très réussies.

Un dernier point m’intéresse plus particulièrement. Il m’a paru significatif de noter les quelques écarts que l’artiste s’est autorisés par rapport au texte biblique. Ces divergences ne sont pas dues à l’ignorance du peintre, et sont évidemment des choix esthétiques.


Michel Corneille : St François-Xavier en oraison devant la Vierge et l’Enfant (musée des Beaux-Arts d'Orléans)


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